Le regain d’intérêt du Canada pour la politique industrielle et les mégaprojets marque un tournant décisif vers une stratégie activiste de « nation de bâtisseurs ». Cependant, le véritable test du succès d’une telle stratégie réside dans sa capacité à soutenir une prospérité durable, menée par les communautés, dans les régions qui dépendent de l’extraction des ressources naturelles ou de la production d’énergie.
Dans bon nombre de ces endroits, le pétrole, le gaz, les minéraux et d’autres matières premières resteront au cœur de l’avenir économique pendant des décennies. Le défi consiste donc à structurer les nouveaux investissements afin qu’ils soient moins nuisibles à l’environnement et qu’ils offrent aux communautés locales un plus grand contrôle, des avantages plus durables et une meilleure résilience face aux chocs, plutôt que de les cantonner à des rôles étroits de corridors d’exportation acheminant des marchandises vers les marchés internationaux.
Les mégaprojets ne peuvent soutenir ce type de souveraineté ancrée dans les milieux de vie que s’ils s’inscrivent dans des stratégies de développement régional solides, définies avec les communautés et non pas simplement en leur nom.
Nous proposons cinq piliers pour un tel cadre :
Sans cette base, il existe un risque réel que le discours sur l’autonomie stratégique et le réalisme fondé sur des valeurs décrit par le premier ministre Mark Carney à Davos se heurtent aux habituels modèles de développement axés sur les matières premières. Dans ce genre de modèle, les investissements semblent impressionnants sur le papier, mais les communautés demeurent dépendantes des minéraux, du gaz naturel ou du pétrole qui sont exposés à la volatilité, aux pressions environnementales et à des modèles de développement économique dictés de l’extérieur.
Le budget fédéral de 2025 mentionne explicitement l’esprit bâtisseur du Canada et positionne le pays à l’orée d’une nouvelle ère de stratégie industrielle activiste centrée sur le développement à grande échelle des infrastructures, de l’énergie et des minéraux critiques.
Ces investissements sont présentés comme une réponse générationnelle à une rupture de l’ordre mondial. Les guerres commerciales, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et les impératifs climatiques exigeraient des investissements audacieux, et non une approche graduelle, en matière de productivité, de résilience et de souveraineté.
Cette nouvelle ère d’édification de la nation est portée par quatre innovations institutionnelles : la Loi sur la construction du Canada ; un cadre de budgétisation des investissements qui sépare les dépenses courantes des investissements à long terme ; la Loi sur l’économie canadienne unifiée, qui vise à supprimer les barrières commerciales internes ; et le rôle de coordination du nouveau Bureau des grands projets (BGP).
Le Plan d’action pour des emplois durables, publié en février 2026 par le gouvernement fédéral, conformément à la Loi canadienne sur les emplois durables, ajoute une dimension relative à la main-d’œuvre et aux communautés à l’objectif de « bâtir le Canada ». Il vise à :
Le plan d’action présente ainsi les dimensions liées à la main-d’œuvre et aux communautés de la vague de mégaprojets non pas comme des préoccupations distinctes de politique sociale, mais comme faisant partie intégrante de la volonté du Canada de devenir, selon les termes du gouvernement, « une superpuissance énergétique ».
La liste des projets du BGP révèle les priorités en matière de politique industrielle : de grandes installations de gaz naturel liquéfié (GNL) (LNG Canada – phase 2, Ksi Lisims LNG); des mines de minéraux critiques (Red Chris copper, McIlvenna copper, Crawford nickel, Matawinie graphite, Sisson tungsten) ; des projets majeurs de transport d’électricité (North Coast Transmission Line, Yukon-B.C. Grid Connect);) ; production d’électricité (projets hydroélectriques dans le nord et projets nucléaires) ; infrastructures portuaires (Grays Bay, Contrecœur) ; et corridors et autoroutes dans le Nord (vallée du Mackenzie, Corridor économique et de sécurité de l’Arctique).
Les projets soumis par les BGP représentent plus de 100 milliards de dollars d’investissements proposés et pourraient soutenir plus de 100 000 emplois. Chaque projet est présenté comme source de transformation à lui seul et, dans leur ensemble, comme l’épine dorsale d’une vague d’investissements d’un billion de dollars censée générer des dizaines de milliers d’emplois et soutenir une économie plus résiliente et diversifiée.
Le Plan d’action pour des emplois durables positionne les accords de retombées communautaires, les exigences en matière de salaire en vigueur, les dispositions relatives à la main-d’œuvre syndiquée et les politiques d’achat de produits canadiens comme les principaux instruments grâce auxquels les travailleurs et les communautés partageront les retombées des grands projets. L’idée est que ces mécanismes soient rattachés aux investissements fédéraux en tant que conditions standard plutôt que négociés au cas par cas.
Parallèlement, les provinces mettent en œuvre leurs propres stratégies industrielles. Par exemple, le programme Look West de la Colombie-Britannique présente explicitement la province comme le moteur économique du Canada. Il promet de mobiliser 200 milliards de dollars d’investissements, de doubler le nombre d’emplois dans les secteurs des technologies et des sciences de la vie, et de mettre en œuvre un ensemble de projets liés au GNL, aux minéraux critiques, aux réseaux de transport d’énergie et à la défense, qui recoupent largement les prérogatives du BGP.
Du point de vue du développement régional, il s’agit d’un schéma familier. L’analyse historique de la politique régionale canadienne réalisée par Weaver et Gunton (en 1982) refait le fil d’un long parcours, de l’aide en cas de sécheresse jusqu’aux mégaprojets actuels, au cours duquel les stratégies fédérales successives ont cherché à exploiter des investissements à grande échelle dans les infrastructures et les ressources pour réduire les disparités régionales. Les résultats ont été, au mieux, mitigés.
Leur interprétation de la tradition de la « théorie des produits de base », ancrée dans les travaux d’Harold Innis sur le commerce des fourrures, met l’accent sur les risques (appelés « piège des produits de base ») qui peuvent survenir lorsque les décisions concernant les projets liés aux ressources sont prises en dehors de la région concernée. Dans de tels cas, la plupart des bénéfices reviennent à des actionnaires et à des gouvernements éloignés, tandis que les économies locales finissent par dépendre d’une seule industrie dont la fortune est soumise aux aléas du marché.
Dans cette optique, le problème n’est pas que les communautés produisent des produits de base, tels que le pétrole, le gaz naturel, les minéraux ou d’autres matières premières, mais qu’elles peuvent se retrouver avec un pouvoir décisionnel limité, peu d’opportunités de créer de la valeur ajoutée localement et une grande vulnérabilité aux ralentissements économiques si les marchés, les technologies ou les réglementations changent. La nouveauté dans le contexte actuel est moins la dépendance vis-à-vis des produits de base et des corridors d’exportation que la manière dont ceux-ci sont justifiés comme des outils de résilience géoéconomique et de souveraineté dans un monde marqué par la rivalité entre grandes puissances.
Le modèle du BGP fait écho à cette dépendance antérieure vis-à-vis des produits de base et des méga-infrastructures, désormais présentée sous le vocable de « minéraux critiques» et d’« énergie propre ».
Le Plan d’action pour des emplois durables représente un effort visant à ancrer une logique centrée sur les travailleurs et les communautés dans le pipeline de projets. Bien que cette ambition mérite d’être saluée, les instruments du plan restent principalement orientés vers les travailleurs individuels et les résultats en matière d’emploi : formation professionnelle, parcours d’apprentissage, soutien au revenu et mobilité de la main-d’œuvre. Les questions plus épineuses de la gouvernance communautaire, des impacts cumulatifs et de la résilience locale reçoivent beaucoup moins d’attention.
Le danger, d’ailleurs bien documenté au Canada, est que, sans institutions solides pour capter une part de la richesse générée, établir des liens entre les entreprises locales, les travailleurs et les services publics, et gérer les impacts sociaux, économiques et environnementaux combinés au fil du temps, les mégaprojets peuvent renforcer le piège des produits de base alors même qu’ils promettent une transformation.
L’architecture industrielle émergente du Canada, tant au niveau fédéral que provincial, apportera-t-elle aux communautés ce que le premier ministre Mark Carney a décrit dans son discours à Davos comme « la valeur de notre force », plutôt que de se contenter d’élever les murs d’une forteresse des ressources qui laisse les localités exposées à la volatilité et au contrôle extérieur ?
Les travaux de Bent Flyvbjerg sur les mégaprojets offrent un contrepoint empirique qui donne à réfléchir face à l’optimisme politique actuel. S’appuyant sur des ensembles de données mondiaux, il démontre que les mégaprojets (généralement définis comme des aventures commerciales de plus d’un milliard de dollars américains, avec de longs délais de réalisation et de multiples parties prenantes) sont soumis à ce qu’il appelle une « loi d’airain » : dépassement du budget, dépassement des délais, encore et encore.
Environ neuf projets de ce type sur dix présentent des dépassements de coûts importants, des dépassements réels de 50 % étant courants et des écarts bien plus importants n’étant pas rares. Les retards dans le calendrier et les déficits de bénéfices (lorsque les projets attirent moins d’utilisateurs, génèrent moins de recettes ou apportent des gains économiques, sociaux ou environnementaux inférieurs à ceux promis) sont tout aussi répandus. Les projets qui respectent les délais, le budget et apportent les bénéfices promis constituent une infime minorité.
Flyvbjerg soutient que ces résultats ne sont pas principalement attribuables à des défis techniques imprévisibles. Ils découlent plutôt d’un biais d’optimisme systématique et de fausses déclarations stratégiques lors de la phase de planification, les promoteurs de projets et ses défenseurs au niveau politique sous-estimant les coûts et les risques tout en exagérant les avantages pour obtenir l’approbation.
Il qualifie ce comportement de « darwinisme inversé », selon lequel les projets les moins réalistes sont souvent ceux qui survivent au processus de sélection. Le modèle « break-fix » (casser-réparer) qui prévaut, dans lequel les projets sont autorisés à se poursuivre sur des bases fragiles puis restructurés après des dépassements ou des échecs majeurs, entraîne un gaspillage considérable et une mauvaise allocation des ressources publiques.
Cela trouve un écho dérangeant dans le Canada d’aujourd’hui. Le mandat du BGP consiste à accélérer les projets jugés stratégiques à l’échelle nationale, et le budget fédéral de 2025 met l’accent sur la rapidité, la certitude réglementaire et la mobilisation d’investissements privés supplémentaires.
Pourtant, l’architecture budgétaire ne contient guère d’éléments garantissant le respect du type de prévision de référence (qui utilise des données provenant de projets passés similaires pour établir des estimations plus réalistes des coûts, des délais et des avantages) et de la gestion rigoureuse des risques que recommande Flyvbjerg. Il n’existe pas non plus de mécanismes solides pour empêcher que les risques de perte ne pèsent de manière disproportionnée sur les communautés locales, tandis que les avantages retombent sur des acteurs privés ou hors de la région.
Compte tenu de l’ampleur des investissements proposés et de leur concentration dans des régions déjà vulnérables, l’absence de réponse institutionnelle explicite à la loi d’airain des mégaprojets constitue une troublante omission.
Le projet Transformations communautaire de l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) s’inscrit dans une longue tradition de recherche sur le développement communautaire et régional pour offrir un point de vue différent. Plutôt que de prendre des projets ou des secteurs comme objet d’analyse, le projet de l’IRPP cartographie les communautés canadiennes en fonction de leur exposition aux perturbations de la main-d’œuvre pouvant résulter de la décarbonation mondiale, des changements technologiques ou dans le commerce mondial.
Le niveau d’exposition n’est pas considéré comme un simple indicateur de déclin ou de perte d’emplois. Le projet reconnaît explicitement que de nouveaux investissements, tels que les usines de batteries pour véhicules électriques dans le sud de l’Ontario, peuvent générer une création nette d’emplois substantielle tout en perturbant les structures professionnelles existantes et en mettant à rude épreuve le secteur du logement et les services locaux. La préoccupation centrale est plutôt de savoir si des institutions sont en place pour soutenir des transitions centrées sur les gens eux-mêmes : garantir un travail décent, une protection sociale et une gouvernance inclusive et participative face à des changements rapides.
Ce cadre centré sur les communautés contraste avec le modèle du BGP, dans lequel le facteur principal qui conduit aux prises de décision est le mégaprojet et l’objectif central est la compétitivité nationale. Bon nombre des communautés identifiées comme exposées dans la cartographie de l’IRPP (comme les villes minières, les communautés autochtones, les régions nordiques et rurales) sont précisément celles qui seront touchées par les nouveaux projets de gaz naturel liquéfié (GNL), de transport d’électricité, d’exploitation minière et d’infrastructure.
Par exemple, Kitimat et le village de Kitamaat évaluent actuellement les avantages et les risques associés aux projets LNG Canada et Cedar LNG. D’autres communautés ont été confrontées à des risques plus sérieux (comme celles touchées par la rupture du barrage de résidus miniers de Mount Polley en 2014 dans la région de Cariboo, en Colombie-Britannique) où les impacts environnementaux et sociaux ont soulevé de sérieuses questions sur le fait que, au point de vue local, les coûts dépassaient les avantages.
Des préoccupations similaires ont été soulevées concernant de grands projets aurifères, tels que la mine Eagle de Victoria Gold au Yukon, où les emplois et les revenus promis doivent être mis en balance avec les risques environnementaux et communautaires à long terme.
Si les mégaprojets se poursuivent sans s’inscrire dans des stratégies de transformation menées par les communautés, il existe un risque sérieux qu’ils amplifient l’exposition des communautés au lieu de la réduire en intensifiant les pressions sur le logement, la dépendance fiscale et le stress environnemental, tout en n’offrant que des gains éphémères au niveau des emplois.
Au cours de l’année écoulée, les auteurs du présent texte ont organisé des dialogues communautaires et régionaux sur l’énergie dans tout le nord de la Colombie-Britannique dans le cadre de l’initiative Accelerating Community Energy Transformation menée par l’Université de Victoria en partenariat la University of Northern British Columbia.
Ces échanges ont mis en lumière des préoccupations et des aspirations qui ne sont que partiellement prises en compte dans les stratégies gouvernementales. Les participants ont mis l’accent sur la fiabilité, la résilience et l’indépendance énergétiques plutôt que sur l’approvisionnement énergétique global.
Les communautés situées en bout de réseau et les habitants des zones rurales hors réseau ont décrit une vulnérabilité aiguë aux coupures de courant et aux aléas climatiques, tels que les feux de forêt, les sécheresses et les épisodes de froid extrême. Ils nous ont raconté comment des coupures de courant prolongées par des températures de -30 °C se transforment en risques existentiels.
Beaucoup se sont dits intéressés par des systèmes énergétiques décentralisés et gérés localement (petites centrales hydroélectriques, énergie solaire, biomasse, chauffage urbain et stockage) afin de réduire leur dépendance vis-à-vis d’infrastructures éloignées dont ils ne contrôlent ni l’exploitation ni la maintenance.
Les grands projets de transport d’électricité sont perçus avec ambivalence, tels que la troisième phase prévue de North Coast Transmission Line (NCTL) qui consiste à doubler la ligne haute tension existante reliant Prince George à Bob Quinn Lake via Terrace pour alimenter de nouvelles mines, des installations de GNL, des ports et d’autres projets industriels. Ils peuvent certes favoriser le développement industriel et améliorer les services pour certains, mais ils risquent aussi d’aggraver les dynamiques d’extraction néfastes s’ils ne s’accompagnent pas d’investissements et d’une gouvernance à l’échelle communautaire.
Look West reconnaît en partie cette tension, présentant la NCTL comme un projet qui participe à l’édification de la nation, tout en mettant l’accent sur la copropriété des Premières Nations et le coinvestissement fédéral. Cependant, le projet en dit beaucoup moins sur les systèmes décentralisés, la gouvernance énergétique communautaire ou le contrôle local de la fiabilité, qui sont précisément les préoccupations des résidents des communautés nordiques.
Nous avons également constaté une demande généralisée d’informations impartiales et adaptées au contexte concernant les technologies et les projets émergents. Les membres des communautés en question présents à nos sessions ont maintes fois souligné la prédominance des discours des promoteurs et l’absence de sources fiables et impartiales sur des questions telles que les performances des thermopompes dans les climats nordiques, les incidences du cycle de vie des éoliennes et des batteries, ou les implications de l’électrification au GNL pour les réseaux locaux.
Ce manque d’information contribue à la polarisation et à la lassitude. Les habitants ont exprimé le souhait de voir se créer des « pôles de connaissances » et des institutions ancrées au niveau régional afin de fournir des analyses et des formations sur mesure, tant informatives (sur les technologies émergentes, les réglementations et les options de projets) que pratiques (sur les compétences nécessaires à la planification locale, à la construction, à l’exploitation et à la maintenance des systèmes énergétiques).
Pourtant, tant le budget fédéral de novembre 2025 que le programme Look West restent largement muets sur la mise en place d’une telle infrastructure de connaissances indépendante et ancrée localement, alors même qu’ils comptent sur les communautés pour soutenir des projets controversés au nom de la résilience nationale et de l’autonomie stratégique.
Les participants à nos rencontres ont également parlé des graves contraintes de capacité au sein des administrations locales et de la société civile.
Les employés municipaux décrivent des situations où ils sont à la limite de leurs capacités, voire au-delà, et où ils sont contraints de choisir entre répondre à des crises immédiates, postuler à des programmes de subventions complexes et s’engager dans une planification à long terme. De nombreuses sources de financement exigent des études préparatoires ou des plans stratégiques que les communautés n’ont pas les ressources nécessaires pour commander, créant ainsi un problème de l’œuf et de la poule.
L’accès aux métiers spécialisés et aux professionnels est limité. Les communautés dépendent d’entrepreneurs et d’ingénieurs itinérants, ce qui nuit à la continuité et à l’apprentissage local. Cette réalité soulève des doutes quant à la capacité des communautés à s’engager sur un pied d’égalité avec les promoteurs et les agences fédérales dans la négociation des conditions des mégaprojets.
Look West contient un programme ambitieux en matière de main-d’œuvre (doubler les investissements dans la formation aux métiers, développer les programmes technologiques et professionnels, et tirer parti de l’immigration), mais son objectif principal est de fournir de la main-d’œuvre pour les projets provinciaux et nationaux. Il ne vise pas à financer les capacités de gouvernance, de planification et d’organisation qui permettraient aux communautés de façonner ces projets en fonction de leurs priorités ou de leurs initiatives de développement économique local.
Enfin, les asymétries de pouvoir et les impacts cumulatifs ont été des thèmes centraux. L’expérience de Farmington, une communauté du nord de la Colombie-Britannique, est emblématique de ces enjeux. Les résidents ont raconté des décennies d’exploitation intensive du gaz de schiste, suivies d’une poussée rapide de projets éoliens industriels dans ce qu’ils décrivent comme un vide réglementaire, avec un flou sur les distances minimales près des propriétés privées, des normes sanitaires et environnementales déroutantes et des des modalités de bail variables.
Ils nous ont fait part du fardeau émotionnel et financier lié à la négociation de contrats complexes lorsqu’on n’a pas les moyens financiers d’obtenir un soutien juridique, de la fragmentation des communautés entre les résidents ayant obtenu des baux et ceux qui subissaient le bruit, la circulation et les impacts sur le paysage sans compensation, ainsi que d’un sentiment croissant d’aliénation vis-à-vis des processus décisionnels tant au niveau provincial que fédéral.
Une dynamique similaire est apparue lors de notre conversation à Burns Lake, où les membres de la communauté ont décrit leur village comme un « point de transit énergétique vers ailleurs ». Ils faisaient référence au réservoir hydroélectrique local de Nechako, qui alimente l’industrie côtière et les gazoducs traversant la communauté. Les résidents continuent de supporter des coûts énergétiques croissants, des risques accrus d’incendies de forêt et de sécheresse liés au réservoir ainsi que le fardeau d’infrastructures publiques vieillissantes et de capacités municipales limitées.
Le diagnostic de Carney, qui parle de « faire semblant d’être souverain tout en acceptant la subordination », trouve un écho non seulement à l’échelle internationale, mais aussi au niveau national. À moins que les communautés canadiennes ne disposent de moyens efficaces pour façonner et encadrer les mégaprojets, elles risquent de se livrer à des rituels de consentement sans disposer d’un pouvoir réel.
Ces dialogues ont également montré que les communautés du nord de la Colombie-Britannique exprimaient activement leurs propres visions. Les habitants de Smithers ont discuté de la diversification énergétique, des initiatives d’économie circulaire et des modes de transport actifs ; les participants de Mackenzie ont lié la stratégie énergétique à la restructuration économique post-scierie et au tourisme ; les discussions à Atlin ont porté sur l’appropriation locale, l’équité et la relation entre l’énergie, l’alimentation et la continuité culturelle. Il s’agit là de stratégies naissantes de transformation communautaire, issues de l’expérience vécue plutôt que de plans imposés de l’extérieur.
Le test pour Look West et les politiques industrielles fédérales consiste à savoir si les gouvernements peuvent reconnaître, financer et s’aligner sur ces stratégies ascendantes, plutôt que de traiter les communautés comme des hôtes passifs d’actifs stratégiques nationaux.
Pris dans leur ensemble, les données de Flyvbjerg, l’histoire de la politique régionale du Canada, la méthodologie centrée sur les communautés de l’IRPP et les thèmes qui sont ressortis de nos dialogues communautaires en Colombie-Britannique mènent à une conclusion centrale : les mégaprojets ne peuvent soutenir la transformation des communautés que s’ils s’appuient sur des stratégies de développement régional solides, définies avec les communautés et non simplement en leur nom.
Cela implique plusieurs changements dans la conception et la gouvernance de la stratégie industrielle actuelle du Canada. Nous proposons cinq orientations :
Une analyse axée sur le lieu, à l’image de la cartographie et des profils communautaires de l’IRPP, offre une base pour identifier les zones où les risques de perturbation de la main-d’œuvre et des communautés sont les plus élevés. Le Plan d’action pour des emplois durables s’appuie explicitement sur ce cadre qui prend compte du niveau d’exposition des communautés, ce qui constitue une reconnaissance bienvenue du fait que le lieu a son importance dans la conception des politiques de transition. Dans les régions les plus vulnérables, les gouvernements devraient soutenir des processus de planification de la transformation à long terme, menés par les communautés, qui cartographient les atouts, les vulnérabilités et les plans d’avenir souhaités dans tous les secteurs. Ils devraient s’inspirer des pratiques de planification autochtones et mettre l’accent sur la culture, la santé et le bien-être, ainsi que sur les dimensions économiques.
Les mégaprojets et le soutien du BGP devraient alors être évalués à l’aune de leur contribution à ces trajectoires définies localement, plutôt que de partir du principe que tout projet de construction nationale est bénéfique par définition.
L’investissement préalable dans les capacités locales doit devenir une catégorie budgétaire centrale, et non périphérique. Lors de nos dialogues sur l’énergie en Colombie-Britannique, nous avons entendu que, sans personnel dédié, sans institutions de savoir et sans systèmes de formation, les communautés ne peuvent pas participer de manière sérieuse à la conception ou à la gestion de grands projets.
Le budget fédéral de novembre contient des éléments qui pourraient être réorientés (comme des mesures en matière de compétences et d’immigration, du soutien aux écosystèmes d’IA et de technologies propres ou des enveloppes de financement communautaire) mais ceux-ci ne sont pas systématiquement liés aux projets du BGP ni ciblés sur les régions concernées.
Une approche plus cohérente consisterait à associer chaque mégaprojet soumis au BGP à un ensemble d’investissements à l’échelle communautaire : financement des organisations locales jouant un rôle de relais et des processus de planification ; programmes régionaux de formation et de certification ; et pôles de connaissances capables de fournir des analyses indépendantes des promoteurs. Il en va de même pour les initiatives provinciales.
Des mécanismes institutionnels visant à internaliser la valeur au sein des régions sont essentiels pour échapper au piège des produits de base. Cela va au-delà des prises de participation et des accords de partage des bénéfices, aussi importants soient-ils. Cela implique également les mesures suivantes :
Le processus d’approbation du BGP n’impose pas en soi d’exigences d’approvisionnement local ou régional aux mégaprojets, mais les dépenses fédérales liées à ces projets sont désormais soumises à la politique « Achetez canadien » (décembre 2025). Cette politique impose des préférences en matière de contenu canadien pour les contrats de 25 millions de dollars et plus, une mesure importante, bien que partielle, pour conserver davantage de valeur dans la région.
Sans de telles mesures, le bilan national pourrait s’améliorer, tandis que les économies locales resteraient cantonnées à des rôles limités et dictés par des facteurs externes.
Il convient de noter que, si l’importance de ce type d’opportunités semble être de plus en plus reconnue et justement soutenue en ce qui concerne les communautés des Premières Nations en tant que titulaires de droits, les communautés allochtones sont parfois exclues de cette approche.
Le mandat du BGP devrait intégrer explicitement des critères de transformation communautaire et de gestion des effets cumulatifs : des systèmes régionaux permettant d’évaluer et de gérer les impacts sociaux, économiques et environnementaux combinés de multiples projets au fil du temps, plutôt que d’approuver chacun d’entre eux isolément. Cela devrait se faire en accordant une attention particulière à l’intégration des savoirs autochtones et des titulaires de droits.
Aujourd’hui, les critères du BGP relatifs à l’intérêt national mettent l’accent sur l’autonomie, les avantages économiques, la participation autochtone et les contributions en matière de climat. Ceux-ci devraient être élargis pour inclure la réduction de l’exposition des communautés (telle que définie dans la méthodologie de l’IRPP), l’amélioration des indicateurs de qualité de vie et la solidité des dispositifs de gouvernance locale.
Des informations claires et transparentes sur les objectifs des projets et leurs impacts socioéconomiques dès la phase de soumission constituent le fondement de l’inclusion et de la prise de décision participative pour les gouvernements locaux.
Dans des régions telles que le Corridor essentiel de conservation du Nord-Ouest de la Colombie-Britannique et le Yukon, l’approbation des projets devrait être subordonnée à des évaluations régionales des effets cumulatifs intégrant les dimensions environnementales, sociales et économiques, plutôt que de procéder au cas par cas.
Loin de freiner les ambitions du Canada en tant que « nation de bâtisseurs », ce travail régional en amont peut accélérer les bons projets en offrant aux promoteurs des règles du jeu plus claires, en réduisant le risque de litiges et en évitant des corrections coûteuses en cours de route lorsque les limites communautaires ou écologiques sont dépassées.
Enfin, le Canada devrait institutionnaliser les outils de gestion des risques liés aux mégaprojets développés par Flyvbjerg et d’autres.
Cela devrait inclure les pratiques suivantes :
Ces pratiques n’élimineraient pas l’incertitude inhérente aux grands projets, mais elles permettraient de s’éloigner du modèle « break-fix » qui s’est si souvent avéré coûteux.
En fin de compte, l’ambition de « bâtir un Canada fort » grâce à une politique industrielle et à des projets de développement national devrait être évaluée tant à l’aune de la valeur brute des investissements mobilisés qu’à celle de l’expérience vécue par les communautés situées le long des nouveaux corridors d’exportation d’énergie et de minerais.
Si, dans dix ans, les habitants de localités telles que Burns Lake, Mackenzie, Farmington, Terrace, Atlin et Smithers pourront affirmer qu’ils ont davantage de contrôle sur leur avenir, des emplois plus diversifiés et décents, des infrastructures plus résilientes et une plus grande capacité à faire face aux ruptures géopolitiques et économiques, alors la vague actuelle de mégaprojets au Canada (dans laquelle la stratégie « Look West » de la Colombie-Britannique s’inscrit) pourra raisonnablement être qualifiée de transformatrice au sens où l’entend M. Carney, c’est-à-dire comme un réalisme fondé sur des principes et des valeurs.
Sinon, le Canada risque de revivre une vieille histoire : des projets impressionnants sur le papier, des communautés fragiles sur le terrain.
Ce commentaire a été rédigé en partie grâce au financement du Fonds d’excellence en recherche Apogée Canada, dans le cadre de l’initiative Accelerating Community Energy Transformation (ACET) dirigée par l’Université de Victoria. Le projet Northern Community Energy Dialogues fait partie de l’initiative ACET.