Pendant des décennies, Fort McMurray n’était connu que pour une seule chose : les sables bitumineux. Cette vaste étendue d’huile visqueuse mélangée à du sable fin est la quatrième plus grande réserve mondiale de pétrole.
Mais pour les 82 000 habitants de cette communauté du nord de l’Alberta, c’est bien davantage. C’est un endroit où la nature est époustouflante, situé au confluent de quatre rivières, où la forêt s’étend à perte de vue et où les aurores boréales dansent dans le ciel étoilé. C’est un lieu de loisirs où la passion pour la nature rencontre la soif d’aventure.
Et peut-être plus que tout, c’est un endroit où les gens prennent soin les uns des autres.
Lorsque le feu de forêt surnommé Beast a détruit une grande portion de la ville en mai 2016, la communauté s’est rassemblée malgré le traumatisme et la peine pour rebâtir ce qui avait été perdu. Par la suite, juste après le début de la pandémie de COVID-19 en 2020, une inondation majeure a frappé la communauté, qui a dû se soutenir, encore une fois.
Fort McMurray doit également composer avec les hausses et les chutes des prix du pétrole ainsi qu’avec les fluctuations des marchés de l’emploi et de l’immobilier qui évoluent au même rythme.
Ensuite, il y a les conditions météorologiques extrêmes qui mènent souvent à des conditions routières périlleuses.
Traverser l’adversité ensemble a nourri une culture de l’entraide. Tout le monde sait que n’importe qui peut être le prochain à avoir besoin d’aide. C’est cette façon de vivre qui a créé une communauté forte où les habitants sont fiers de vivre. Les gens viennent en visite quelques jours ou quelques semaines, mais finissent par y rester des décennies.
« C’est un endroit spécial ! » dit Sandy Bowman, maire de la Municipalité régionale de Wood Buffalo. « Tout le monde vient dans l’idée de rester entre deux ou cinq ans, et ils sont encore ici. J’en suis un exemple parmi tant d’autres. C’est la communauté et les gens. Ce n’est pas uniquement l’industrie [des sables bitumineux]. Il y a une ambiance différente à Fort McMurray et les gens sont fiers d’être ici. »
Pourtant, la communauté demeure exposée aux dynamiques mondiales à cause de la forte concentration des emplois dans une seule industrie orientée vers l’exportation : la production pétrolière. Que ce soit la transition énergétique mondiale, les menaces des États-Unis de perturber les échanges commerciaux ou la tendance à adopter l’automatisation pour réduire les coûts d’exploitation, le changement et l’incertitude planeront sur la communauté au cours des prochaines décennies. La montée des prix du pétrole en raison de la guerre en Iran fait gonfler les profits des entreprises, mais elle ne devrait vraisemblablement pas se traduire par de nouveaux investissements en l’absence de signaux clairs sur l’évolution à long terme des prix du pétrole, de la demande mondiale et des infrastructures de transport par pipeline.
Une entente entre le gouvernement fédéral et celui de l’Alberta ainsi qu’un partenariat sur un nouveau pipeline vers la côte Ouest semblent offrir une approche plus collaborative qu’auparavant dans la production de pétrole. Toutefois, les habitants recherchent aussi un accompagnement de la part des gouvernements concernant les bouleversements liés à la main-d’œuvre, aux investissements dans la formation et à la reconnaissance de certains défis sociaux auxquels la communauté est confrontée.
Les Premières Nations de Fort McMurray ont été les premières à utiliser les sables bitumineux. Elles faisaient bouillir la substance goudronneuse pour en extraire le bitume et l’utiliser afin d’imperméabiliser leurs canots.
La première utilisation commerciale des sables bitumineux remonte à 1929 avec une entreprise qui produisait de l’asphalte pour les toitures et les routes. La première tentative majeure de production de pétrole a eu lieu en 1967, lorsque la Great Canadian Oil Sands, constituée par Sunoco en 1952 et connue aujourd’hui sous le nom de Suncor Energy, mit en exploitation une mine de sables bitumineux à grande échelle et une usine de valorisation du bitume. Le consortium Syncrude, dirigé par Suncor, a lancé la deuxième mine de sables bitumineux et la deuxième usine de valorisation commerciale en 1978, à environ 30 minutes au nord de Fort McMurray, avec l’aide financière des gouvernements de l’Alberta, de l’Ontario et du fédéral.
Cependant, les sables bitumineux n’ont pris leur essor qu’à la fin des années 1990 et au début 2000, au moment de la hausse du prix du pétrole et de l’adoption d’une méthode d’extraction plus efficace, le drainage par gravité renforcé au moyen de vapeur (DGMV), connu sous l’acronyme SAGD (Steam Assisted Gravity Drainage). La production a augmenté d’environ 500 000 barils par jour au milieu des années 1990 à plus de 3,7 millions de barils par jour en 2026.
La population de Fort McMurray a augmenté en même temps que la production de sables bitumineux, passant de 2614 habitants en 1966 à plus de 82 000 en 2025.
L’exploitation des sables bitumineux, qui s’étendent sous 142 200 km2 de territoire, est sans aucun doute l’une des plus grandes réalisations en ingénierie au Canada. Elle a conduit à la mise au point de nouvelles méthodes d’extraction, à la conception d’équipements miniers et d’usines de traitement du bitume d’envergure, et à la construction de grandes installations industrielles en activité toute l’année malgré les conditions climatiques extrêmes du nord de l’Alberta.
La forte concentration des emplois dans l’industrie des sables bitumineux et dans les entreprises connexes implique que la situation économique de Fort McMurray et de ses habitants fluctue en fonction du prix du pétrole.
Luisa Da Silva, directrice générale d’Iron & Earth, a connu la communauté au cours de deux séjours en tant que géoscientifique dans les gisements de pétrole de l’Athabasca. Elle se souvient de Fort McMurray comme d’un endroit parfait pour y élever une famille et où les possibilités d’emploi sont nombreuses, et pas uniquement dans le secteur pétrolier.
« La demande de main-d’œuvre dans le secteur de l’énergie est tellement dynamique que les autres secteurs ont dû élever leur niveau », dit-elle. « Lorsque j’y étais, les personnes qui travaillaient au Tim Hortons gagnaient entre 24 et 30 dollars l’heure, ce qui est vraiment plus que n’importe où au pays. C’était le prix à payer pour attirer les travailleurs et les garder. »
Mais cette économie d’emballement-effondrement est très risquée, particulièrement pour les travailleurs autonomes ou les contractuels qui gravitent autour de l’industrie pétrolière.
Selon Mme Da Silva, il est difficile de trouver une autre industrie où la fluctuation des prix pour les produits de base exerce une influence aussi marquée sur le nombre d’emplois.
« En parlant aux gens, on constate que les hauts et les bas sont durs », dit-elle. « Quand les prix du pétrole sont élevés, vous pouvez payer plusieurs milliers de dollars pour louer une chambre et vivre dans la communauté. Lorsque les prix chutent, l’effet n’est pas énorme parce qu’une grande partie de la main-d’œuvre travaille dans la partie la plus lucrative du secteur énergétique. » Elle souligne que la pénurie de logements pendant les bonnes périodes peut faire monter les coûts.
Kevan Dodd, chef d’équipe dans l’une des plus grandes exploitations de sables bitumineux, dit que les employés des grandes entreprises, qui bénéficient de syndicats, de régimes de retraite et d’une sécurité d’emploi, travaillent souvent aux côtés de travailleurs contractuels moins bien payés et donc plus vulnérables au ralentissement économique.
C’est une communauté et une main-d’œuvre multiculturelles et très diversifiées. « Dans mon équipe, nous avons des gens de la Première Nation d’Athabasca Chipewyan, de Terre-Neuve, d’Afrique et des Philippines », souligne Dodd. « Nous avons aussi un mélange d’employés permanents et de travailleurs contractuels. »
Lors d’une visite de la ville, Dodd montre un projet immobilier dont les routes et les lampadaires sont déjà en place. « Ce nouveau projet résidentiel a commencé pendant le boom économique, mais les entrepreneurs n’ont pas pu le continuer lorsque le prix du pétrole a baissé », dit-il.
Gil McGowan, président de la Fédération du travail de l’Alberta, mentionne que Fort McMurray a subi de nombreux changements depuis la fin de ses années d’essor en 2014. « Le rythme de travail est très différent », dit-il. « Il y a encore beaucoup d’activité économique, mais plutôt que d’avoir de gros mégaprojets, c’est une expansion graduelle ou simplement la continuité des opérations et le maintien des projets en cours. Ce n’est plus le chaos d’autrefois, ce qui veut dire que les salaires n’ont pas augmenté autant que d’habitude. »
Colleen Collins, qui a récemment déménagé de Calgary à Fort McMurray pour se rapprocher de ses petits-enfants, dit « qu’il y a différentes habitations, des maisons mobiles aux grandes et majestueuses demeures. La plupart des logements se trouvent dans la moyenne, avec un plus petit terrain ». De nombreuses maisons sont plutôt récentes, ayant été reconstruites après le feu de forêt de 2016.
Un ancien résident de Fort McMurray, qui préfère garder l’anonymat, dit « que tout le monde blague à propos des menottes dorées » qui gardent les gens attachés à ce merveilleux coin de pays où il est difficile de joindre les deux bouts. « J’ai dû accepter une diminution de salaire de 20 000 dollars lorsque j’ai déménagé à Edmonton. Mais une fois que vous quittez la région, vous réalisez à quel point tout était cher. »
La récente flambée des prix du pétrole liée à la guerre en Iran remplit les coffres des producteurs de pétrole, mais cette situation pourrait être temporaire si le détroit d’Ormuz est à nouveau ouvert. Cette crise pourrait également inciter certains pays à accélérer la transition des véhicules à essence vers les véhicules électriques.
Plusieurs des personnes interviewées reconnaissent que la demande mondiale pour le pétrole pourrait un jour décliner au point où l’investissement ralentirait et les activités locales diminueraient. Certains croient que cela pourrait arriver dans seulement quelques décennies, alors que d’autres pensent que ce moment est encore beaucoup plus lointain. Le défi, selon Adam Hardiman, conseiller stratégique principal auprès du maire, est de « préserver ce qui fonctionne pour une communauté exemplaire » et de créer un avenir pour Fort McMurray qui bénéficiera à tout le pays.
Sandy Bowman, le maire de la Municipalité régionale de Wood Buffalo, souligne l’ampleur considérable de l’industrie des sables bitumineux et l’importance des réserves de bitume comme l’une des forces durables de Fort McMurray, qui « alimente le pays non seulement en carburant, mais aussi sur le plan économique ».
D’autres mettent en évidence que, même si les nouveaux projets de pétrole peuvent être une option plus coûteuse pour les investisseurs, les projets existants sont résilients face aux baisses du prix du pétrole. Avec des dépenses en capital de plus de 14 milliards de dollars dans les sables bitumineux en 2025, l’activité économique demeure encore très importante.
Les appels lancés par des personnes de l’extérieur à « fermer les mines de sables bitumineux » mettent en colère bon nombre de membres de la communauté. « Ça arrive tout le temps », ajoute M. Hardiman. « Des gens viennent en tant que journalistes ou chercheurs ou pour réaliser un documentaire. Ils écrivent certaines choses, ils n’aiment pas l’industrie. Mais une fois qu’ils viennent ici, découvrent l’endroit, rencontrent les habitants et partagent leur quotidien, après, ils baissent la tête et disent : “On ne peut pas fermer cette communauté.” Il y a un moment où ils réalisent que ce n’est pas aussi simple qu’on le croit. Il y a une véritable histoire humaine ici et elle est en grande partie positive. Alors, oui, il faut réduire les émissions, mais pas rejeter Fort McMurray ou ses habitants. »
« Nous avons une industrie et une communauté qui travaillent pour atteindre ces objectifs, et nous réduirons ces émissions », dit M. Bowman. « Les gens d’ici travaillent fort afin de produire pour le pays, pour l’économie, pour leurs familles », et ils le feraient encore même si la production de Fort McMurray changeait graduellement.
Mais MM. Bowman et Hardiman s’accordent sur le fait que les gouvernements fédéral et provincial doivent montrer le chemin pour définir la transition et déterminer comment la communauté doit se rendre de la situation actuelle à l’objectif visé.
Le protocole d’accord signé par les gouvernements fédéral et albertain en 2025, l’accord de mise en œuvre ainsi que le partenariat pour un nouveau pipeline vers la côte Ouest pourraient être le début de cette planification. Ces accords ont souligné leur engagement commun à travailler vers la carboneutralité d’ici 2050, et à permettre au Canada de devenir un chef de file mondial dans l’énergie. Le plan du gouvernement pour atteindre ces objectifs est de construire le nouveau pipeline proposé vers l’ouest afin d’accéder au marché asiatique ainsi qu’à un important projet de captage et stockage du carbone. Le 2 juillet 2026, le gouvernement fédéral a soumis au Bureau des grands projets la proposition de pipeline de l’Alberta, qui suivra un tracé vers le sud semblable à celui du pipeline TMX existant. Les deux gouvernements s’associeront à parts égales dans le cadre de ce projet, les peuples autochtones détenant une participation importante au capital.
En échange de l’abandon du projet de plafond des émissions de pétrole et de gaz, et de la négociation d’un accord d’équivalence relatif aux règlements fédéraux sur l’électricité propre, tous deux mis en place sous le gouvernement de Justin Trudeau, le gouvernement albertain promet l’augmentation du prix de référence du carbone à 130 dollars la tonne et la réduction des émissions de méthane de 75 % par rapport au niveau de 2014 d’ici 2035. Une entente de collaboration prévoit également d’accélérer l’évaluation des grands projets.
Le ministre de l’Énergie et des Minéraux de l’Alberta, Brian Jean, qui est aussi le député provincial de la circonscription de Fort McMurray-Lac La Biche, considère que le protocole d’accord est l’avancée économique la plus déterminante de la province dans les dernières décennies, tout particulièrement pour les communautés nordiques qui dépendent des sables bitumineux.
Dianna De Sousa, directrice générale de la Chambre de commerce de Fort McMurray, affirme que le manque d’investissements dans les sables bitumineux s’explique par l’incertitude entourant le cadre réglementaire et souligne l’importance du projet Pathways pour le captage et le stockage du carbone. « Le gouvernement fédéral doit enlever les menottes à l’industrie, supprimer les obstacles aux nouveaux investissements et s’engager dans le captage du carbone », dit-elle.
Même si le captage du carbone peut aider à réduire les émissions dues à la production de sables bitumineux, ce procédé n’aidera pas le secteur si la demande mondiale en pétrole diminue ou si les prix baissent.
La possible séparation de l’Alberta du Canada est un sujet de discussion très répandu à Fort McMurray. Elle est souvent associée à la perception selon laquelle le gouvernement fédéral a freiné les investissements pétroliers dans la dernière décennie en imposant de nombreuses règles et taxes sur le carbone. Mme De Sousa dit que la Chambre de commerce ne soutient pas le projet indépendantiste parce qu’il mènerait à la dévalorisation d’actifs pour les entreprises. Les communautés locales des Premières Nations sont fortement contre la séparation, argumentant qu’autoriser la pétition qui amorcerait le projet est une violation directe de la Constitution canadienne et des traités. Les personnes ayant des liens forts avec les autres provinces canadiennes sont aussi moins susceptibles de soutenir la séparation.
Avec l’évolution vers l’automatisation et les changements dans l’économie locale, certaines personnes interviewées disent que les emplois à Fort McMurray sont devenus plus précaires. M. McGowan, président de la Fédération du travail de l’Alberta, soutient que les décisions relatives à la main-d’œuvre et à la production des entreprises de sables bitumineux se prennent « dans les réunions de conseils d’administration à Calgary, et non à Fort McMurray », ce qui laisse la communauté « sans aucun contrôle » sur son avenir. Selon lui, le véritable pouvoir décisionnel appartient aux actionnaires, qui, pour la plupart, ne demeurent pas en Alberta, et aux dirigeants des entreprises, dont plusieurs ne sont établis dans la province que depuis peu.
« Ça a commencé par les gros camions dans les mines de sables bitumineux, mais l’automatisation va bien plus loin que ça », ajoute M. McGowan. « Il y a vraiment moins de personnes qui travaillent pour de grands employeurs comme Suncor aujourd’hui qu’il y a une décennie. Même si Suncor et toutes les autres entreprises produisent de plus en plus de pétrole, ils produisent plus avec moins d’employés. Tout le monde le sait et c’est une réalité qui préoccupe les gens. »
Paddy Dunphy, vice-président et superviseur du district Nord de l’International Union of Operating Engineers Local 955, voit les répercussions que l’automatisation a sur les travailleurs. « L’automatisation affecte les conducteurs de camion de transport en premier, mais nous avons remarqué une augmentation dans l’utilisation de drones pour les relevés topographiques », dit-il. « Nous encourageons les employés à développer leurs compétences afin qu’ils puissent utiliser plusieurs sortes d’équipement. »
Alors que des pertes d’emplois sont prévues, l’évolution vers l’automatisation a aussi fait augmenter la demande pour des compétences techniques, comme celles des opérateurs de drones ou des spécialistes de la maintenance de robots de soudage.
M. Dunphy ajoute que les travailleurs sont maintenant habitués à passer par des cycles d’expansion et de ralentissement du secteur. « Nous leur conseillons de se préparer aux périodes creuses. Les travailleurs contractuels sont les plus vulnérables, puisqu’ils sont les premiers à perdre leur emploi lorsqu’il y a un ralentissement », dit-il.
Les données concernant les emplois montrent que ceux dans le domaine de l’extraction de pétrole et de gaz demeurent constants depuis 2010, alors que les emplois connexes, comme ceux des entrepreneurs, ont fluctué (figure 1).
Suncor, un des chefs de file dans l’industrie de l’énergie, a annoncé en 2023 avoir planifié la mise à pied de 1500 travailleurs, une décision qui lui aurait permis d’économiser 450 millions de dollars par année. Imperial Oil a annoncé en 2025 une réduction de 20 % de sa main-d’œuvre d’ici 2027. Selon ces entreprises, puisque les pipelines opèrent à plein rendement, la probabilité d’avoir des investissements majeurs est mince tant que les détails entourant le nouveau pipeline vers la côte Ouest ne seront pas finalisés.
Mme Da Silva a remarqué une augmentation de la précarité entre ses deux périodes de travail à Fort McMurray : avant et après la crise financière mondiale de 2008. Lors de son deuxième séjour, en 2009, elle mentionne que l’industrie était déjà en train de changer et avait déjà commencé à ralentir après avoir atteint son sommet.
« La culture était vraiment différente », se souvient-elle. « On ne sentait plus que tout était possible. Il y avait moins de plateformes de forage et de géologues. Il n’y avait même plus de superviseurs pour nous diriger. Ce qui implique que je devais rester en poste tant que le forage continuait. Mon plus long quart de travail a duré 27 heures. »
La menace de perturbations commerciales avec les États-Unis plane toujours. Plus de 90 % de la production de pétrole brut du Canada est exportée, dont la majeure partie traverse la frontière vers le sud. Si l’exemption pour les produits conformes à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) est maintenue, l’exportation de pétrole vers les États-Unis ne sera probablement pas affectée. Toutefois, il est difficile de prévoir
les décisions que prendra le président américain alors que les négociations entourant l’examen de l’ACEUM s’intensifient. Le pipeline TMX, opérationnel depuis 2024, a lui aussi contribué à l’augmentation des exportations en Asie. Bien que le pipeline proposé vers les côtes de la Colombie-Britannique aide à diversifier les marchés d’exportation, il faudra des années avant d’avoir les approbations pour pouvoir le construire.
Le feu de forêt de 2016 a été le désastre naturel le plus coûteux dans l’histoire du pays, selon le Bureau d’assurance du Canada. Environ 90 000 personnes ont dû être évacuées en quelques heures. Elles sont retournées dans leur communauté alors que plus de 2500 maisons et autres bâtiments ont été détruits. Trois ans plus tard, une étude menée par l’Université de l’Alberta affirme que 37 % des élèves du secondaire de Fort McMurray ont montré des signes de syndrome post-traumatique.
Puis en 2020, la pandémie a commencé et une inondation majeure a forcé les habitants de Fort McMurray à évacuer encore.
« Certaines personnes ont perdu leur maison à deux reprises », déclare M. Dunphy. « Plusieurs personnes ne sont pas revenues après avoir été évacuées. C’était simplement trop pour eux. »
Le climat hivernal et les conditions routières sont un réel défi. Des températures en hiver qui restent en moyenne autour de -20 oC, des jours avec moins de 7 heures d’ensoleillement et une abondance de tempêtes ont forgé le caractère endurci des personnes qui vivent et travaillent dans la région.
Maike Schmieding, de la chaire de recherche Northern Community Sustainability (développement durable des communautés nordiques) du Collège Keyano, ajoute que l’hiver peut être meurtrier sur les routes. « Les routes représentent un risque important l’hiver, surtout sur les routes isolées où la couverture de réseau cellulaire est limitée », précise-t-elle. « Dans de nombreuses situations, les gens se soutiennent et il n’est pas rare de voir une personne s’arrêter sur la route pour aider quelqu’un qui est immobilisé. »
Les employés des sables bitumineux travaillent de longs et difficiles quarts de travail. Certains ont de longs trajets à effectuer : ils peuvent prendre jusqu’à deux autobus pour se rendre sur leur lieu de travail. Et pour ceux qui travaillent sur des sites trop éloignés pour permettre un aller-retour quotidien, comme celui de Kearl Lake, ils doivent vivre dans des camps de travailleurs, puisque l’endroit est trop loin des secteurs habités pour que les travailleurs s’y rendent et retournent chez eux chaque jour.
Le travail est très physique et les risques de blessures sont importants. Le travail sur les camps est difficile affirme M. Dunphy : « Il n’y a pas beaucoup de liberté et ça affecte la santé mentale. » Comme le travail est éprouvant, il s’effectue selon un système de rotation. Certains employés enchaînent 10 jours de travail avant de bénéficier de 4 jours de congé, tandis que d’autres travaillent 7 jours et ont 7 jours de congé. Ce choix dépend des préférences de chacun et des horaires de chaque site. Les périodes d’arrêt planifié des installations pour la maintenance mobilisent souvent un plus grand nombre de travailleurs contractuels et s’accompagnent de journées de travail plus longues.
Selon différents rapports, le taux de personnes qui souffrent de maladies mentales et de dépendances est élevé à Fort McMurray, bien qu’il y ait eu des signes d’amélioration dans les dernières années.
Avoir accès à des soins de santé est également un défi dans la ville. Selon Mme Schmieding, les personnes doivent souvent se rendre à Edmonton, près de cinq heures de route, pour des soins de base, comme une mammographie, ou pour consulter un orthodontiste.
Bien que Fort McMurray soit confrontée à son lot de problèmes, Mme Schmieding évite de décrire ses habitants comme des personnes résilientes. « Ce terme peut parfois négliger la pression très réelle à laquelle les communautés nordiques font face », explique-t-elle. « Comme de nombreuses régions nordiques, nous observons une différence dans le financement et les services, et cette façon de présenter les choses peut occulter la réalité qui affecte ces communautés au Canada. »
Malgré les difficultés qu’entraîne la vie dans une communauté nordique, plusieurs personnes interviewées parlent de leur amour pour Fort McMurray, un atout non négligeable pour retenir les travailleurs qualifiés.
Selon M. Bowman, les habitants possèdent une grande résilience et un esprit de communauté axé sur la générosité, probablement en partie à cause de l’isolement géographique de Fort McMurray. Les résidents doivent être autonomes, tout en étant toujours prêts à venir en aide à leurs voisins.
Mme Schmieding mentionne qu’une culture de l’innovation est bien ancrée dans la communauté. « Il y a ici une remarquable capacité d’adaptation et de résolution de problèmes, souvent malgré le manque de ressources », mentionne-t-elle. « Les gens de Fort McMurray sont très compétents et dévoués, ils ont un sens des responsabilités très fort les uns envers les autres, et un engagement à faire bouger les choses. »
Mme De Sousa décrit Fort McMurray comme « un endroit qui déborde de possibilités ». Elle souligne également les investissements importants que les entreprises de sables bitumineux ont faits dans la communauté, ce qui a permis d’améliorer grandement la qualité de vie des habitants.
Prenons l’exemple du Suncor Community Leisure Centre, connu sous le nom de Mac Island, un très grand complexe récréatif où on retrouve un centre aquatique, une salle d’entraînement, un mur d’escalade, un terrain de jeu, une école de danse, une bibliothèque, deux pavillons sportifs, deux patinoires, une piste de curling, des terrains de racquetball et de squash, et une piste intérieure de course à pied. Alors que la majeure partie du financement est venue des gouvernements et des municipalités, les commandites d’entreprises comme Suncor et Shell ont aidé à soutenir le développement et l’expansion du parc MacDonald Island.
Colleen Collins, qui y amène souvent ses petits-enfants, décrit ce complexe comme un endroit « où il y a de tout, pour les enfants autant que pour les adultes ». Elle affirme que Fort McMurray est une ville active où les gens travaillent dur, mais profitent de leur temps libre. « Les gens vont souvent à la salle de sport et ils adorent les activités extérieures, comme la motoneige, le VTT et la plaisance », dit-elle.
M. Dunphy, qui est parti de Terre-Neuve-Labrador pour venir à Fort McMurray il y a 21 ans, affirme que la ville lui a été favorable. « Les gens ne se rendent pas compte que Fort McMurray est idéale pour la vie de famille avec ses sentiers de randonnée, ses lieux de pêche et ses terrains de golf. Beaucoup de personnes restent parce qu’elles aiment vivre ici. Les gens devraient venir voir par eux-mêmes avant de juger », dit-il.
M. Bowman affirme que les habitants de Fort McMurray sont bien conscients qu’une transition énergétique mondiale est en cours, mais qu’ils demeurent fiers du travail accompli qui est « important pour faire rouler la province et le pays ». Il cite les mines d’uranium, les technologies pour séparer les liquides de gaz naturel, le captage de dioxyde de carbone et le virage vers le DGMV comme des secteurs clés où la communauté pourrait s’inscrire dans l’effort mondial pour réduire les émissions de GES.
Il explique que les gens viennent très souvent à Fort McMurray parce qu’ils cherchent des occasions favorables. « La majorité de la communauté est disposée à tenter sa chance et à miser sur le pétrole canadien », dit-il. « Nous faisons le pari que notre pays peut offrir un meilleur produit, plus propre, plutôt que de l’importer d’un autre pays où le pétrole n’est pas extrait de manière propre et éthique. »
M. Hardiman affirme que Fort McMurray se distingue des autres communautés en se concentrant sur la manière de bâtir un avenir économiquement viable avec le pétrole, plutôt que sur les raisons qui justifient qu’on bâtisse cet avenir. « Dans dix ans, nous aurons fait d’énormes progrès en tant que pays », dit-il, en soulignant qu’on peut remercier l’évolution des technologies et la main-d’œuvre de Fort McMurray d’avoir la flexibilité d’évoluer dans de nouvelles directions.
Selon Danielle Smith, première ministre de l’Alberta, l’éclatement du conflit au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz ont mis en évidence la stabilité et la sécurité du pétrole et du gaz naturel canadiens, contrairement aux autres sources. Dans un article du Financial Post de mars 2026, elle incite le Canada à mettre à profit sa réputation et à « bâtir de nouveaux pipelines vers l’ouest, l’est, le nord et le sud rapidement et sans hésitation afin de fournir les marchés asiatique, européen et américain avec des produits énergétiques sécuritaires, fiables et responsables ». Elle souhaite également doubler la production de pétrole et de gaz d’ici 2035. Le 6 juillet, la première ministre de l’Alberta Danielle Smith et celui de l’Ontario, Doug Ford, ont annoncé la réalisation d’une étude de faisabilité visant à évaluer la possibilité de construire un pipeline reliant leurs deux provinces.
De son côté, M. McGowan cite l’initiative syndicale de Diversify Alberta, qui plaide en faveur d’une diversification vers des produits qui feront l’objet d’une forte demande mondiale dans les prochaines décennies. Le rapport fait écho à la philosophie d’une légende du hockey de l’Alberta, comme en témoigne le titre de son plan de développement industriel, Skate to Where the Puck is Going (patiner là où ira la rondelle).
« Il est impératif pour les gouvernements fédéral et provincial de transformer l’économie de la province afin qu’elle soit prête pour un futur carboneutre tout en essayant de préserver les emplois liés au pétrole et au gaz le plus longtemps possible », dit M. McGowan. Pour bâtir une transition structurée tout en tenant compte de l’évolution du marché du travail, la vision du syndicat « commence par une politique industrielle menée par le gouvernement, plutôt que de simplement laisser la tâche aux entreprises déjà en place », dirigées principalement par des investisseurs étrangers qui « n’ont aucun intérêt à s’assurer que l’économie locale demeure forte », déclare-t-il.
Pour maximiser les emplois dans le pétrole et le gaz, M. McGowan dit que la Fédération du travail de l’Alberta réclame la réduction des émissions pour que le secteur demeure compétitif sur le plan des émissions de carbone. L’organisation exige également que les combustibles fossiles soient utilisés comme matière première pour la fabrication de matériaux, plutôt que comme carburants destinés aux transports, dont la demande devrait connaître un déclin dans les prochaines décennies. Le syndicat voit également la production d’énergie verte comme « une façon d’attirer d’autres genres d’investissements dans différents secteurs, comme l’industrie manufacturière ».
Sans un changement de politique en ce sens, M. McGowan avertit que « les compagnies pétrolières et gazières déjà établies vont laisser les prix descendre jusqu’au plus bas, extraire le plus de profits possible et ensuite abandonner la province, qui risque de devenir une sorte de Rust Belt du Nord. Et ça, c’est exactement ce qu’on désire éviter ».
Selon Mme De Sousa, la diversification est difficile à Fort McMurray. « Les loyers commerciaux sont chers. Les petites entreprises ont tendance à ouvrir et fermer rapidement. Les entrepreneurs sont nombreux, mais il y a un manque de terrains prêts pour l’implantation de nouvelles entreprises. »
M. Dunphy souligne le potentiel de création d’emplois lié à des investissements locaux dans la production d’hydrogène, de produits chimiques ou de plastiques, tout en reconnaissant la difficulté d’attirer des investisseurs.
Alex Nilson, ingénieur principal en assurance qualité pour ENMAX, qui a grandi à Fort McMurray et a travaillé dans les sables bitumineux, estime que les gouvernements devraient faire plus pour le développement de nouvelles industries. « Ce n’est pas uniquement à propos des travailleurs d’aujourd’hui », dit-il. « Qu’en est-il des enfants et petits-enfants des gens de la communauté ? Les gouvernements devraient avoir une vision à long terme. »
Fort McMurray tire avantage d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, tout en s’ajustant à l’automatisation, à la transition énergétique et à d’autres facteurs de transformation. Mais une question demeure sur toutes les lèvres de la communauté : est-ce que la main-d’œuvre conservera sa capacité d’adaptation et sa résilience face à ces changements ?
M. Bowman dit que la main-d’œuvre à Fort McMurray est faite de « personnes qui veulent travailler et qui ont déménagé ici pour cette raison. Ils n’ont pas emménagé ici pour la température ou les beaux paysages. Ils sont ici pour travailler ».
Fort McMurray a tendance à attirer des personnes qui s’adaptent à toutes les conjonctures économiques, ajoute M. Hardiman. « Sur le plan quantitatif, vous avez toute la main-d’œuvre qualifiée, compétente et formée pour y arriver. »
M. McGowan résume bien ce qui a été dit par les membres de la Fédération du travail de l’Alberta : « Nos membres ne souhaitent pas se reconvertir dans de nouvelles carrières et occuper des emplois complètement différents. Ils préféreraient de loin rester dans leur emploi actuel ou avec leur employeur actuel parce que cela leur offre une sécurité. »
Lorsque les emplois recherchés par les travailleurs ne sont plus disponibles, leur meilleure solution de rechange est d’aller vers quelque chose qui ressemble à ce qu’ils font déjà, ajoute-t-il.
« S’ils s’engagent dans une transition, ils aimeraient mieux trouver une carrière connexe à celle qu’ils ont déjà afin d’éviter de recommencer du début. Et nous sommes sûrs qu’un grand nombre de travailleurs des métiers spécialisés pourront faire cette transition facilement », dit-il.
« Nous avons des membres qui sont ingénieurs, grutiers ou opérateurs de machineries lourdes et, souvent, ils disent que ce qu’ils soulèvent ou construisent a peu d’importance. Tout ce qu’ils veulent, c’est utiliser leurs compétences. »
Ce qu’implique la politique de transition, c’est « que nous ne devrions pas nous concentrer sur une nouvelle formation, mais plutôt sur une réorientation », dit-il. « Ça devrait être la priorité, parce que si vous êtes en mi-carrière et avez entre 35 et 45 ans avec une famille et un prêt hypothécaire, la dernière chose dont vous avez envie est de retourner sur les bancs d’école pendant 4 ans. »
Selon M. McGowan, un des avantages d’une politique industrielle menée par le gouvernement est la possibilité de développer des compétences pour un futur emploi en s’appuyant sur une vision claire de l’orientation que va prendre l’économie.
M. Dunphy ajoute que les membres du syndicat ont souvent de la difficulté à se lancer dans une formation après avoir perdu leur emploi. « Le coût de la vie est tellement élevé qu’il est difficile de se permettre de retourner à l’école. Les gouvernements offrent un soutien financier, mais ce n’est pas assez, surtout si ces personnes doivent quitter la ville », dit-il.
Mme De Sousa estime que le projet de captage et stockage du carbone pourrait créer plusieurs emplois. « Il pourrait générer du travail dans la construction pour les trois prochaines années », mentionne-t-elle.
Le Collège Keyano offre des programmes d’apprentissage et de formation aux métiers de l’industrie, et s’associe à l’Université de l’Alberta pour aider les étudiants à obtenir des diplômes dans le cadre de programmes offerts en collaboration, mais les coupes budgétaires découlant du plafond fixé par le fédéral concernant les étudiants internationaux ont mené à des réductions dans les programmes et à la mise à pied d’employés.
Chantal Beaver, vice-présidente associée aux relations avec le public du Collège Keyano, mentionne que « le récent investissement du fédéral dans la formation aux métiers spécialisés représente une mesure positive pour les communautés comme Fort McMurray. Dans une région où la demande pour des métiers aux compétences précises est forte, ce soutien pourrait renforcer le bassin de talents, améliorer la rétention des employés et encourager davantage de personnes à poursuivre une carrière dans les métiers spécialisés localement. L’enjeu est de s’assurer que les apprenants autant que les employeurs sont conscients de ce soutien et en mesure d’y accéder ».
Lorsqu’il est question d’utiliser des technologies plus poussées dans les sables bitumineux, telles que l’intelligence artificielle ou les drones, les entreprises ont tendance à développer leur propre programme de formation à l’interne. Prenons Suncor comme exemple, qui offre une formation de six jours sur le pilotage de drone. L’entreprise s’associe parfois au Collège Keyano ou à d’autres organisations.
Nistawâyâw, le nom cri pour Fort McMurray, était historiquement un endroit de rencontres entre les Cris, les Dénés et les Métis. L’endroit compte six communautés des Premières Nations (la Première Nation crie de Mikisew, la Première Nation Athabasca Chipewyan, les Premières Nations de Fort McKay, de Fort McMurray No. 468, de Smith’s Landing et de Chipewyan Prairie) ainsi que six communautés métisses.
Bien que Fort McMurray soit le principal centre urbain, il est géré par la Municipalité régionale de Wood Buffalo, qui couvre 66 000 kilomètres carrés au nord-est de l’Alberta. Les communautés autochtones, dont certaines entretiennent des relations commerciales depuis plusieurs décennies, sont au cœur de l’économie de Wood Buffalo.
M. Hardiman confirme que la valeur de ces partenariats est souvent sous-estimée, mais ils deviennent de plus en plus forts à mesure que la jeune génération prend part aux processus décisionnels. « Je ne pourrai jamais trop insister sur l’importance de leur rôle pour la communauté et la région », dit-il. « Ils doivent être des partenaires. »
Les initiatives de développement commercial ont permis à la Première Nation de Fort McKay d’être parmi les meilleures à tirer profit des occasions d’affaires dans les sables bitumineux. Cela a commencé par une entreprise de services en entretien dans les années 1980, qui s’est diversifiée pour regrouper plusieurs entreprises travaillant dans les sables bitumineux, mais également dans les pipelines, la foresterie et le secteur public. La Première Nation de Fort McKay a aussi mis sur pied plusieurs coentreprises afin de faire progresser les intérêts de ses quelque 900 membres. Pour l’année financière 2023-2024, son revenu d’entreprise s’est élevé à presque 55 millions de dollars.
Fort McKay est l’une des 23 communautés autochtones à avoir signé une entente avec Enbridge pour acquérir collectivement une participation de 11,57 % dans 7 pipelines exploités par l’entreprise dans la région d’Athabasca, au nord de l’Alberta, pour 1,12 milliard de dollars. L’Alberta Indigenous Opportunities Corporation a facilité la transaction avec un emprunt obligataire et une garantie de prêt.
Anthony Chen, gestionnaire de portefeuille pour Fort McKay Landing, la branche d’investissement de la Première Nation, indique que l’accord offre la possibilité de générer un flux de trésorerie plus stable pour les communautés impliquées, tout en privilégiant une approche rigoureuse en matière de gestion des risques.
Selon M. Chen, la Première Nation de Fort McKay est privilégiée d’avoir bâti des capacités internes et des ressources auxquelles plusieurs communautés autochtones n’ont pas encore accès. Pour plusieurs Premières Nations, financer des transactions de taille intermédiaire d’une valeur comprise entre 5 et 50 millions de dollars auprès des banques commerciales peut être un réel défi. Les prêteurs commerciaux pourraient exiger une garantie de prêt, ce qui pourrait mettre les finances de la communauté en danger, alors que les investisseurs autochtones sont souvent en concurrence avec les investisseurs institutionnels et les acheteurs stratégiques qui ont facilement accès à du capital. Il suggère que les gouvernements en fassent plus pour soutenir les occasions d’investissements des Autochtones dans un marché intermédiaire. La First Nations Bank of Canada, par exemple, offre maintenant des options de financement commercial aux Autochtones et à leur société de développement économique.
Bori Arrobo, directeur du développement durable de la Première Nation de Fort McKay, chapeaute les aspects environnementaux pour une future mine de sables bitumineux prévue sur les terres de la réserve. Dans le cadre du projet proposé, les Autochtones recevraient des redevances pour l’extraction du bitume. La Première Nation poursuit les discussions avec de potentiels partenaires industriels concernant le projet, alors que les études de faisabilité sont en cours afin de mieux évaluer la qualité et la quantité de bitume disponible. Le début des opérations de la future mine est prévu vers 2040.
Dans un communiqué de presse, le chef Raymond Powder déclare : « Voilà le véritable sens de la réconciliation. Elle met entre nos mains les outils dont on a besoin pour apporter la prospérité de même qu’un avenir durable à notre peuple. »
M. Bowman mentionne que la région peut être fière de cette « incroyable réconciliation économique » qu’ont apportée les sables bitumineux aux communautés autochtones locales, sans oublier que ces communautés exercent un rôle essentiel de surveillance à l’égard des activités de l’industrie. « S’il y a un déversement ou des émissions, elles sont immédiatement sur le coup », dit-il. « Elles exigent d’avoir les faits et les données, et veulent participer. »
Bien qu’il y ait des avantages au développement des sables bitumineux, les communautés autochtones ont également soulevé des inquiétudes à propos de dommages environnementaux, sanitaires et culturels que causent les projets de sables bitumineux, qui ont nui à la qualité de l’air, de l’eau et des sources traditionnelles de nourriture. Par exemple, la Première Nation Athabasca Chipewyan a engagé des poursuites face à l’Alberta Energy Regulator en 2024 à la suite d’un déversement de résidus survenu à l’usine de traitement et à la mine de sables bitumineux de Kearl, qui a provoqué le rejet de plus de cinq millions de litres d’eaux usées sur le territoire traditionnel de la Première Nation. Celle-ci affirme que le déversement a porté atteinte aux droits constitutionnels protégés des Premières Nations sur son territoire et son mode de vie traditionnels, ce qui inclut la chasse, la pêche, la trappe et la cueillette, de même que l’accès aux ressources d’eau douce. La Première Nation crie de Mikisew au nord de l’Alberta affirme que les données montrent une augmentation du taux de cancer dans sa communauté par rapport au reste de l’Alberta. En 2026, elle a engagé une poursuite contre les gouvernements fédéral et provincial, alléguant que les terres et les eaux de son territoire ont été affectées par les effets cumulatifs du développement industriel.
Un thème récurrent revient dans bon nombre de rencontres : celui de faire baisser la pression entre les gouvernements fédéral et provincial ainsi qu’entre Fort McMurray et les détracteurs de l’industrie. Il est temps de rebâtir la confiance.
« Notre province et le gouvernement fédéral semblent toujours être en conflit, et, certains jours, ce n’est que de la politique », déclare M. Bowman.
« Ce serait dans l’intérêt du gouvernement et du pays que les gens d’ici aient réellement l’impression de faire partie du processus », dit M. Hardiman.
« Dans n’importe quelle situation perçue comme conflictuelle, le plus puissant doit être le premier à tendre la main », déclare-t-il. « C’est impossible d’obtenir du succès sans une bonne relation de travail, parce que ça concerne des personnes. »
Les discussions partiront sur de meilleures bases si elles portent « moins sur un avenir plus vert et plus sur notre relation avec les personnes qui habitent ici, les travailleurs, les propriétaires de petites entreprises, les jeunes », indique M. Hardiman. « Ça ne concerne pas l’allégeance politique du gouvernement, mais plutôt l’approche, l’attitude et la volonté d’être présent aux côtés de la communauté. »
Ceci permettrait de « désamorcer bien des discours », ajoute-t-il.
« Si on insiste, bien des personnes vont reconnaître que la transition arrivera. Mais en général, la plupart d’entre eux croient que cette transition se fera lentement », déclare
M. McGowan. « Parmi nos membres, qui travaillent dans les sables bitumineux ou non, il y a une forme d’anxiété face à ce changement, mais la plupart des personnes repoussent cette idée. S’il y a quelque chose qui les inquiète, c’est surtout le changement immédiat dans le milieu professionnel, qui pourrait ou non être lié à cette transition. » Ces inquiétudes s’inscrivent dans un contexte où l’automatisation entraîne la suppression d’emplois et où les fonds sont réorientés des activités d’exploitation et de production vers les dividendes versés aux actionnaires et les rachats d’actions, contrairement à la période de 2004 à 2014 où les entreprises investissaient la majeure partie de leurs profits dans le développement de leurs opérations, dit-il.
« C’est évident que la transition est déjà en route, même si les gens sur place ne s’en rendent pas compte », continue-t-il. « Ils font face aux pertes d’emplois, aux salaires qui stagnent, à la délocalisation et à l’anxiété liées aux changements dans l’industrie, mais la plupart des gens n’ont pas fait le lien avec la transition énergétique. »
Mais les entreprises « ont reconnu que la transition énergétique est réelle » et ne sont plus dans une logique de croissance, dit-il. « Elles paient leurs dettes, consolident leurs positions et participent à une importante vague de fusions et d’acquisitions. Elles savent que la musique va bientôt s’arrêter et veulent en profiter au maximum. »
L’industrie continue de projeter une hausse de la demande mondiale de pétrole, et Suncor Energy est l’un des nombreux producteurs à réduire ses investissements dans la transition énergétique pour se concentrer sur la croissance à court terme. M. McGowan n’y voit pas d’incohérence.
« L’important, c’est ce qu’ils font, pas ce qu’ils disent », dit-il. « Publiquement, ils disent que l’industrie est plus forte que jamais et que la transition prendra des décennies. Lorsqu’ils discutent avec les investisseurs lors des appels aux actionnaires, ils ont l’obligation légale de ne pas induire les gens en erreur. Ils savent que la transition arrive et qu’ils doivent rassurer les investisseurs » en leur expliquant que les profits à court terme seront protégés.
Ironiquement, la montée des prix du pétrole liée aux conflits au Moyen-Orient pourrait accélérer la transition, puisque la population s’oriente vers les véhicules électriques et d’autres options de rechange afin d’éviter les coûts plus élevés. Les carburants pour véhicules constituent la plus grande part de la demande mondiale en pétrole, et l’électrification fait chuter cette demande. Le besoin de solutions de rechange « arrivera plus vite qu’ils ne le veulent », ajoute M. Bataille. « C’est une réalité fondamentale. »
Le projet de pipeline reliant l’Alberta à la côte Ouest ainsi que les premières discussions concernant un éventuel pipeline entre l’Alberta et l’Ontario laissent entrevoir la possibilité d’un nouveau boom des investissements dans les sables bitumineux à Fort McMurray. L’issue dépendra de la volonté des entreprises d’investir dans de nouveaux projets, en fonction de leurs prévisions concernant les prix du pétrole, la demande, les coûts et les politiques climatiques au cours des prochaines décennies.
Alors que le Canada aspire à devenir une superpuissance énergétique, mais est confronté aux réalités dans la transition énergétique mondiale au rythme imprévisible, des communautés comme Fort McMurray se retrouvent à la croisée des chemins. Cette tension, jumelée avec l’automatisation, les marchés mondiaux, la volatilité géopolitique et les politiques fédérales et provinciales, peut se traduire par un avenir incertain.
En réponse, Fort McMurray parie sur les compétences de sa population et les nombreuses forces de la communauté pour tracer le chemin. Voici ce que les dirigeants locaux et les habitants croient qu’il devrait se passer pour la suite des choses :
L’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) a conçu une méthodologie pour mesurer l’exposition des communautés aux crises de main-d’œuvre suscitées par la lutte planétaire contre les changements climatiques. Cette méthodologie utilise trois indices pour noter et classer les divisions de recensement de tout le pays. D’après leur classement, les divisions de recensement sont réparties entre six groupes selon un niveau d’exposition variant de « pas exposé » à « le plus exposé ».
Les trois indices sont les suivants : exposition des grands émetteurs (émissions des grandes installations par rapport à la taille de la communauté), exposition à l’intensité (taux d’emploi dans les secteurs à forte intensité d’émissions) et exposition des marchés (taux d’emploi dans les secteurs dont le marché international est appelé à se transformer).
Cette analyse est illustrée par une carte interactive élaborée de concert avec le Programme de données communautaires du Réseau canadien de développement économique communautaire. Elle est accessible sur le site de l’IRPP (https://irpp.org/fr/ transformations-communautaires/), avec une description détaillée de la méthodologie utilisée ainsi qu’une analyse complémentaire sur les conséquences de l’exposition aux droits de douane américains.
En plus de cet exercice de cartographie, l’IRPP a dressé le profil de 10 communautés du pays en menant une série d’entrevues avec les gens qui y vivent et y travaillent. La plupart des communautés retenues sont situées dans les divisions de recensement les plus exposées, mais d’autres ont été choisies en raison de projets à venir ou d’expériences antérieures. Les profils visent à couvrir diverses régions du pays et formes d’activités économiques. Ces instantanés ont pour but d’enrichir la réflexion sur les défis et perspectives des communautés, en plus de faire connaître le point de vue de leurs résidents.
Fort McMurray, en Alberta, est l’une des communautés sélectionnées pour faire l’objet d’un profil. Elle a été choisie parce que la division de recensement dans laquelle elle se trouve — la division n° 16 de l’Alberta — figurait parmi celles présentant le plus haut niveau d’exposition face aux scénarios mondiaux de transition vers une économie à faibles émissions de carbone. Même si ces perturbations ne se produiront peut-être que dans plusieurs décennies, le fait de mettre en évidence cette exposition dès maintenant peut jeter les bases de mesures proactives visant à améliorer la résilience de la communauté. Des perturbations plus immédiates, comme l’automatisation, pourraient également justifier une intervention précoce.
The Energy Mix a réalisé des entretiens auprès de résidents de Fort McMurray et avec des gens ailleurs en Alberta. La vice-présidente à la recherche de l’IRPP, Rachel Samson, s’est rendue sur place pour rencontrer les décideurs locaux.
Ci-dessous, nous détaillons l’analyse du niveau d’exposition de la division de recensement no 16. Les informations supplémentaires non utilisées dans l’analyse, telles que l’évolution démographique, le taux de chômage et les caractéristiques démographiques des travailleurs, sont tirées du recensement de 2021. Le nombre d’installations provient du Registre des entreprises de Statistique Canada de juin 2020.
Pour toute question sur le profil ou l’analyse, prière de contacter : communitytransformations@nullirpp.org.
Ce profil communautaire est publié dans le cadre du projet Transformations communautaires de l’IRPP. Il a été rédigé par The Energy Mix et l’IRPP. La révision linguistique de la version anglaise originale a été effectuée par Rosanna Tamburri avec l’assistance d’Abigail Jackson.
L’analyse des données a été effectuée par Ricardo Chejfec, la correction d’épreuves par Anne-Laure Brun, la coordination éditoriale par Étienne Tremblay, la traduction par Jeneviève Brassard, la production par Chantal Létourneau et la direction artistique par Anne Tremblay. Les photos sont de Greg Halinda Photgraphy et de Rachel Samson.
Le projet Transformations communautaires a été financé en partie par la fondation McConnell et Vancity. Fermement attaché à son indépendance éditoriale, l’IRPP conserve le plein contrôle du contenu de toutes ses publications.
Ce texte est une traduction de Fort McMurray: The heart of the Alberta oilsands finds its strength in a world of change.
Pour citer ce document :
Institut de recherche en politiques publiques. (2026). Fort McMurray : Au coeur des sables bitumineux de l’Alberta, la force d’une communauté dans un monde en constante évolution. Institut de recherche en politiques publiques. https://doi.org/10.26070/58f2-xe69
Photos de couverture : Un camion de transport (à gauche), Sandy Bowman, maire de la Municipalité régionale de Wood Buffalo (en haut à droite), un coucher de soleil à la jonction des rivières Clearwater et Athabasca à Fort McMurray (en bas à droite). Crédits : Greg Halinda Photography.
Nous vous remercions pour le partage de vos idées, de vos expériences et pour votre précieux temps.