Vers une politique officielle sur l’interculturalisme

Bob W. White, François Rocher 25 novembre 2014
Print

Afin de favoriser l’inclusion des citoyens de toutes origines, le gouvernement du Québec devrait se doter d’une politique cadre sur l’interculturalisme. Cette politique devrait aller au-delà des enjeux propres à l’immigration et au pluralisme religieux. Comme nous l’avons vu pendant le débat sur la Charte des valeurs, une approche qui cible uniquement les minorités religieuses et les immigrants risque de diviser la société québécoise.

Plusieurs lecteurs seront surpris d’apprendre que le gouvernement du Québec n’a pas encore une politique d’interculturalisme. D’autres s’interrogeront sur la signification de ce terme. Comme nous le démontrons dans l’étude que vient de publier l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), le concept d’interculturalisme et les politiques qui s’en réclament sont souvent mal compris et controversés. Il y a tout de même des éléments qui ne sont pas vraiment contestés.

D’un côté, le terme « interculturel » fait référence à une dynamique associée aux interactions entre personnes venant d’horizons différents (pays d’origine, langue maternelle, religion, etc.). De l’autre côté, le terme « interculturalisme » désigne une orientation politique en matière de diversité ethnoculturelle qui s’est développée au Québec depuis une trentaine d’années. Ses défenseurs soutiennent que le multiculturalisme canadien est mal adapté au Québec et que l’interculturalisme répond mieux à sa réalité. En fait, il existe plusieurs similitudes entre le multiculturalisme canadien et l’interculturalisme; les deux approches favorisent la cohésion, la participation équitable sur le plan économique et social et la lutte contre le racisme et la discrimination.

Ceci dit, les deux modèles reflètent deux trajectoires distinctes. Le multiculturalisme se déploie dans un Canada bilingue, est enchâssé dans la Charte canadienne des droits et libertés et a fait l’objet d’une législation. Au Québec, l’interculturalisme s’inscrit dans le cadre de la politique d’immigration et ne jouit d’aucun statut juridique, même si ses principes sont reflétés dans certains programmes gouvernementaux (comme dans le domaine de l’éducation).

Contrairement au multiculturalisme, qui s’articule au bilinguisme officiel, l’interculturalisme au Québec désigne le français comme langue publique commune. Mais il y a d’autres différences importantes. Premièrement, les deux modèles n’accordent pas le même statut au groupe majoritaire–le multiculturalisme ne reconnaît pas officiellement la présence du groupe majoritaire anglophone alors que l’interculturalisme s’incarne au sein d’une collectivité nationale qui affirme son identité. Deuxièmement, l’interculturalisme mise sur l’appartenance citoyenne et non sur la juxtaposition des cultures.  Vues du Québec, ces différences ne sont pas que symboliques.

Mais pourquoi le Québec a besoin d’une politique officielle sur l’interculturalisme ? D’abord, on ne saurait nier que la diversité est un fait de société, ensuite, parce que les interactions se sont multipliées dans tous les milieux. Dans le cadre de nos recherches, nous avons remarqué que divers acteurs sur le terrain expriment le besoin d’avoir des orientations plus claires à partir de la notion d’interculturalisme. Plusieurs parmi eux sont même de l’avis que l’élaboration d’une politique sur l’interculturalisme contribuerait à protéger la paix sociale parfois fragile construite au nom du « vivre-ensemble ».

Il nous semble important que le gouvernement du Québec explique, dans un Livre blanc, le sens à donner au concept d’interculturalisme. Par la suite, il devrait se doter d’un énoncé de politique, voire d’une loi, qui précise ses objectifs et les moyens mis en place pour les atteindre. Cette politique cadre devrait structurer l’interculturalisme dans une perspective distincte de celles de l’immigration et du pluralisme religieux, mettant l’accent sur l’inclusion dans une perspective citoyenne.

Elle devrait aussi tenir compte du fait que l’intégration des personnes issues de l’immigration se réalise d’abord dans les agglomérations urbaines. Grâce à leurs rapports de proximité avec les citoyens et à la souplesse relative de leurs institutions, les villes se sont vues octroyer plus de responsabilités dans l’organisation des services publics. De plus, les communautés ethnoculturelles ont tendance à s’organiser à l’échelle locale.

Les villes constituent un terrain particulièrement fertile pour la mise en œuvre d’approches interculturelles. En mai 2011, Montréal a été reconnue par le Conseil de l’Europe comme la deuxième « cité interculturelle » en Amérique du Nord et s’est trouvé en cinquième position des villes interculturelles à l’échelle mondiale.. C’est dans cette perspective que nous encourageons les municipalités québécoises à mettre de l’avant des politiques et des programmes interculturels qui s’ancreraient dans la politique québécoise afin, entre autres, de faciliter le rapprochement entre les citoyens de toutes origines. La création d’un réseau de villes interculturelles et une concertation accrue entre les ordres de gouvernement renforceraient ces objectifs.

Le 19 novembre dernier, le premier ministre Philippe Couillard a déclaré à l’Assemblé nationale que  l’interculturalisme « est le modèle d’accueil de la société québécoise ». Nous sommes évidemment d’accord et espérons que, pendant les mois à venir, cette déclaration sera enfin reflétée dans une politique qui saura orienter les actions du gouvernement du Québec et de ses partenaires.


Bob W. White est professeur titulaire au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal et directeur du Laboratoire de recherche en relations interculturelles (LABRRI). François Rocher est professeur titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ils sont les auteurs d’une étude que l’IRPP vient de publier, intitulée L’interculturalisme québécois dans le contexte du multiculturalisme canadien.